Guinée / Exclusion symbolique et mémoire institutionnelle : réflexions autour de la présentation du projet de Constitution aux anciens Premiers ministres de Guinée.

La République de Guinée traverse une phase politique cruciale, marquée par l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Ce moment essentiel engage la refondation des fondements institutionnels de l’État et nécessite, à ce titre, une démarche inclusive, transparente et historiquement consciente.

C’est dans ce cadre qu’a eu lieu récemment une rencontre entre le Premier ministre Bah Oury et plusieurs anciens Premiers ministres, à qui a été présenté le projet de Constitution en prélude au référendum. Cette initiative traduit une volonté louable de reconnaître l’expérience des différentes figures ayant dirigé l’action gouvernementale, et d’associer les mémoires institutionnelles à la réflexion constitutionnelle.

Cependant, l’absence remarquée du Dr Bernard Goumou, dernier Premier ministre avant la réorganisation gouvernementale de début 2024, a suscité des interrogations. En l’absence d’explication officielle, ce fait a rapidement été perçu comme une exclusion, générant un malaise politique latent. Cette situation appelle une réflexion qui dépasse la sphère personnelle pour s’inscrire dans une perspective institutionnelle.

Dans un contexte de transition, la gestion de la mémoire politique et administrative constitue un indicateur majeur de la qualité du processus refondateur. Une transition qui sélectionne les voix qu’elle accepte d’entendre prend le risque de construire une légitimité partielle, alors même que son objectif est d’unir, de réparer et de projeter l’avenir. Or, le Dr Bernard Goumou, qui a exercé les fonctions de chef du gouvernement pendant plus d’un an, demeure un acteur légitime de ce cycle institutionnel.

Loin de se limiter à un incident protocolaire, cette mise à l’écart participe d’une dynamique plus vaste observée dans certains secteurs de l’administration guinéenne : la marginalisation de certains anciens responsables publics, sans justification officielle ni procédure contradictoire, fondée sur une lecture morale ou politique de leur parcours. Ce phénomène, s’il venait à se pérenniser, pose deux problèmes majeurs :

  • Il fragilise la continuité administrative et la transmission institutionnelle ;
  • Il installe un climat de suspicion, nuisible à l’instauration d’une culture de gouvernance apaisée.

Au regard du référendum constitutionnel à venir, ces signaux ne peuvent être ignorés. Une Constitution ne saurait reposer sur une mémoire partielle ni sur une dynamique d’exclusion, même subtile. Pour être pleinement opérante, elle doit être portée par un esprit d’universalité, de reconnaissance et d’honnêteté intellectuelle envers le passé récent.

Fort heureusement, le Président de la République, le Général Mamadi Doumbouya, s’est illustré en refondateur conscient, refusant de charcuter l’histoire de la nation. Il lui revient de veiller à ce que l’esprit de la refondation initiale ne soit pas compromis par des pratiques relevant d’une relecture sélective de l’histoire immédiate.

Il ne s’agit pas de nourrir une nostalgie du passé, mais de reconnaître que tout processus constitutionnel véritablement fondateur suppose une mémoire partagée, une analyse complète des responsabilités, et une capacité à entendre toutes les figures ayant exercé des charges publiques majeures.

En définitive, la qualité démocratique d’une transition se mesure autant à ses textes qu’à la manière dont elle considère ceux qui ont contribué à l’écriture de l’histoire institutionnelle récente. C’est dans ce traitement que l’État révèle sa maturité.

Par Christian Desco Condé, Politologue, Enseignant-chercheur en sciences politiques

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