Les militants africains et la démocratie occidentale : entre vénération et aveuglement critique (Par Chérif Sampiring DIALLO Journaliste Essayiste (« Penser L’Afrique et écrire ses réalités »).
En Afrique, le rapport à la démocratie occidentale est souvent marqué par une forme de religiosité politique : certains militants semblent l’adorer sans distance critique, comme si chaque règle importée de l’Occident était sacrée et immuable. La limitation des mandats, la séparation des pouvoirs, l’élection directe, la liberté de la presse, autant de principes universels lorsqu’ils sont enseignés dans les manuels de sciences politiques, sont parfois appliqués avec un zèle dogmatique, comme des versets coraniques ou des psaumes qu’il serait sacrilège de remettre en question. Cette approche, largement partagée par les activistes et intellectuels militants, masque un paradoxe : la démocratie est un concept vivant, évolutif, façonné par l’histoire et la culture de chaque société, et non un code gravé dans le marbre.
L’histoire montre que la démocratie occidentale telle qu’on la connaît aujourd’hui n’a pas émergé sous sa forme actuelle. Les cités grecques connaissaient la démocratie directe, mais réservée aux citoyens hommes libres. Rome a expérimenté des institutions représentatives limitées, tandis que l’Angleterre médiévale développait un parlement aristocratique. Ce n’est qu’au XIXᵉ et XXᵉ siècle que le suffrage universel, les droits civiques et les contre-pouvoirs institutionnels ont été codifiés progressivement, souvent après des luttes sociales et politiques acharnées. La démocratie n’est donc jamais un système figé : elle se transforme, s’adapte, s’enrichit des expériences et des critiques. La considérer comme une doctrine immuable, c’est trahir son essence.
Pourtant, en Afrique, beaucoup de militants et de partis politiques adoptent une posture d’obéissance mécanique. La limitation des mandats devient un dogme, l’alternance un impératif moral, sans tenir compte du contexte historique et institutionnel local. Peu d’intellectuels osent rappeler que l’essentiel de la démocratie n’est pas seulement la durée des mandats ou le nombre de scrutins, mais la capacité des institutions et des citoyens à dialoguer, à contester, à corriger les excès du pouvoir et à s’adapter aux besoins de la société. En copiant aveuglément les modèles occidentaux, on risque d’importer des formes sans substance, des procédures sans sens, et de réduire l’acte politique à un simple rituel formel.
Une réflexion critique s’impose : les militants africains devraient analyser la démocratie comme une architecture vivante, non comme une doctrine sacrée. Il s’agit de comprendre pourquoi certaines institutions fonctionnent mieux dans un contexte donné, comment la culture, l’histoire, la démographie et l’économie influencent leur efficacité. Le vrai débat ne se limite pas à l’application mécanique de règles : il consiste à adapter les principes démocratiques aux réalités africaines, à créer des institutions qui garantissent la participation, la responsabilité et la justice sociale.
La démocratie n’est pas un modèle à copier, mais une expérience à interpréter, à réinventer. Les militants africains ont le devoir intellectuel de dépasser l’adoration passive et d’exercer un jugement critique, sans peur de contester ou d’adapter. L’avenir politique de l’Afrique dépend moins du respect formel des normes importées que de la capacité des citoyens et des intellectuels à penser une démocratie qui ait du sens pour leur continent.
En somme, la véritable démocratie africaine ne sera pas celle que l’Occident impose, mais celle que les Africains auront osé penser, discuter et réinventer.
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