Réponse à Tierno Monénembo : la liberté de choix n’est pas un délit d’opinion (par Chérif Sampiring Diallo Journaliste, Éditorialiste, Écrivain et Essayiste).
Monsieur Tierno Monénembo,
Votre texte intitulé « Notre Mamadi Doumbouya qui êtes aux cieux » est certes bien écrit, mais il illustre davantage le ressentiment que la raison. Vous semblez avoir troqué la rigueur intellectuelle contre le sarcasme, et la liberté d’analyse contre le mépris des choix populaires. Vous traitez un peuple entier d’adorateur de tyrans, comme si votre propre jugement était au-dessus de la souveraineté collective. Or, en démocratie, nul n’a le monopole de la pensée, pas même un écrivain auréolé de prix littéraires.
Vous dénoncez la possibilité que le Général Mamadi Doumbouya se présente à une élection, mais depuis quand la candidature d’un homme constitue-t-elle un crime ? La liberté de se présenter et celle de soutenir un candidat sont les piliers mêmes du pluralisme politique. Si vous avez le droit de dire non, les autres ont le droit de dire oui. Vous avez choisi la critique, d’autres choisissent la confiance. Ce sont deux expressions légitimes d’une même liberté universelle : celle du choix.
Vous condamnez les foules qui manifestent leur soutien, les citoyens qui expriment leur adhésion à une vision politique, comme si le peuple n’était éclairé que lorsqu’il partage vos opinions. Quelle conception élitiste de la démocratie ! Vous confondez la liberté d’opinion avec le droit d’insulter les consciences collectives. Ce que vous appelez “culte du tyran” n’est souvent qu’un élan d’espoir, une manière pour des populations longtemps déçues d’exprimer leur reconnaissance envers un pouvoir qui, à leurs yeux, a restauré la dignité nationale et la discipline institutionnelle. Vous n’êtes pas obligé d’y croire, mais vous êtes tenu, moralement, d’en respecter l’existence.
Vos diplômes et vos livres, monsieur Monénembo, ne vous confèrent pas le privilège d’imposer votre vérité. L’intellectuel véritable n’est pas celui qui juge le peuple du haut de sa tour d’ivoire, mais celui qui comprend ses motivations, ses peurs et ses espoirs. Il ne brandit pas des concepts importés comme des dogmes universels ; il les confronte aux réalités locales, aux contextes politiques, sociaux et culturels. C’est ce que vous refusez de faire. Votre conception de la démocratie est abstraite, détachée du réel africain, incapable de saisir la complexité des transitions postcoloniales.
Vous accusez les Guinéens de « ridiculiser le pays » alors que vous-même, par la virulence de vos propos, ridiculisez l’idée même du débat d’idées. La contradiction n’est pas un crime, monsieur Monénembo. Et si vous tenez à distribuer les leçons, commencez peut-être par un mea culpa : qu’avez-vous réellement apporté à la Guinée, en dehors d’un pessimisme permanent et d’une ironie condescendante ? La littérature critique n’exonère pas de la responsabilité citoyenne. Écrire contre tout ne revient pas à construire quoi que ce soit.
La vraie grandeur intellectuelle réside dans la tolérance de la différence, non dans l’arrogance des certitudes. Vous êtes libre d’être contre Doumbouya, mais laissez aux Guinéens la liberté d’être pour lui. La démocratie, c’est d’accepter que la vérité ne soit jamais univoque. En rejetant systématiquement le choix des autres, vous devenez, sans vous en rendre compte, ce que vous prétendez combattre : un dictateur de la pensée.
L’histoire ne retiendra pas les colères littéraires, mais les actes qui élèvent un peuple. Alors, avant de juger les convictions des autres, interrogez ce que votre plume, aussi talentueuse soit-elle, a concrètement semé dans le champ politique guinéen.
Parce qu’au fond, monsieur Monénembo, la liberté que vous réclamez pour vous-même commence par le respect de celle des autres.Car le problème fondamental de votre discours, Monsieur Monénembo, n’est pas qu’il soit critique, car la critique est nécessaire, mais qu’il soit méprisant. Vous semblez incapable d’imaginer qu’un Guinéen ordinaire puisse penser librement, qu’un citoyen puisse soutenir un dirigeant par conviction et non par soumission. Vous niez la capacité de discernement du peuple, comme si la conscience politique devait toujours venir d’en haut, d’une élite qui se croit investie d’une mission civilisatrice. C’est cette prétention à l’unique vérité qui trahit votre propre dérive autoritaire.
La liberté que vous revendiquez pour votre plume doit être la même que celle du peuple pour ses choix. Vous ne pouvez pas réclamer le droit de dire tout ce que vous pensez tout en refusant aux autres le droit de penser autrement. Le pluralisme n’est pas un slogan pour les colloques littéraires ; c’est une exigence quotidienne, un fondement moral de toute société moderne. Si donc des citoyens, des jeunes, des femmes ou des fonctionnaires expriment leur attachement à Mamadi Doumbouya, cela relève de leur droit inaliénable. Le nier, c’est confisquer la démocratie au nom de l’intellectualisme.
Vous accusez les Guinéens de manquer de mémoire politique, mais qu’avez-vous fait, vous, pour nourrir cette mémoire autrement que par des invectives ? L’intellectuel véritable n’est pas celui qui se contente de dénoncer, mais celui qui éclaire, qui dialogue, qui propose. Il ne transforme pas ses frustrations personnelles en sentences nationales. Votre article ne cherche pas à comprendre : il condamne. Il ne s’interroge pas : il insulte. Et pourtant, vous savez bien que l’histoire de la Guinée est une succession de blessures, d’espérances trahies et de renaissances douloureuses. Dans cette complexité, aucun citoyen, fût-il écrivain, ne peut prétendre détenir la vérité absolue.
Les Guinéens ne sont pas des naïfs manipulés, mais des acteurs conscients d’un processus historique. Après des décennies d’humiliation institutionnelle et de corruption politique, ils perçoivent chez Mamadi Doumbouya, à tort ou à raison, un espoir de stabilité et de redressement moral. On peut discuter cette perception, mais on ne peut pas la mépriser. Ce n’est pas le rôle de l’intellectuel de juger les émotions collectives ; son rôle est d’en comprendre les ressorts et d’aider à les canaliser vers une construction nationale durable. Là où vous voyez de la servitude, d’autres voient un engagement. Et c’est précisément cela, la liberté.
Vous êtes libre de ne pas croire en ce projet. Vous pouvez le critiquer, le déconstruire, en débattre. Mais en le ridiculisant, vous ridiculisez aussi la souffrance et l’espérance d’un peuple qui cherche, maladroitement peut-être, à se reconstruire. Votre plume devrait élever le débat, pas le rabaisser au niveau de la moquerie. La virulence n’est pas un gage d’intelligence, pas plus que la littérature ne dispense du respect d’autrui.
Monsieur Monénembo, un véritable intellectuel n’est pas celui qui crie plus fort que les autres, mais celui qui écoute, qui doute, qui éclaire. La Guinée a besoin de penseurs lucides, pas de procureurs publics. La liberté d’expression que vous exercez ne doit pas devenir une arme contre la liberté de choix des autres. Vous qui réclamez la démocratie, commencez par la pratiquer. L’ouverture d’esprit, la tolérance du désaccord et la reconnaissance de la pluralité des opinions sont les signes distinctifs de la maturité intellectuelle.
Vous avez bâti votre réputation sur la critique des systèmes fermés. Ne soyez pas, aujourd’hui, le symbole d’un esprit fermé. Car, en vérité, le véritable danger pour nos nations n’est pas seulement dans les palais du pouvoir, mais aussi dans les consciences figées qui refusent de voir le monde autrement que par leurs propres lunettes idéologiques.
Alors, Monsieur Monénembo, si vous tenez à parler au nom du peuple, commencez par le respecter. Et si vous tenez à défendre la liberté, ne la réduisez pas à votre seule voix. C’est à ce prix seulement que votre parole retrouvera sa légitimité, et que votre plume, au lieu de diviser, pourra enfin contribuer à faire grandir la Guinée.
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