De l’usage à la servitude : les pièges du faux professionnalisme Par Chérif Sampiring DIALLO, Journaliste, Editorialiste, Ecrivain et Essayiste ).

Il est un phénomène aussi banal qu’inquiétant : celui des auto-restrictions, ces interdits que des professionnels, des croyants ou des acteurs politiques s’imposent au nom d’un prétendu « usage », sans qu’aucune norme écrite, juridique ou déontologique n’en soit la source. Ce sont des règles sans fondement, des principes ou croyances sans texte, des coutumes travesties en principes. Elles prospèrent dans les milieux où l’on confond le professionnalisme avec la conformité, la déontologie avec la tradition, la loi avec l’habitude.

Dans le monde du travail comme dans les institutions publiques, il n’est pas rare d’entendre des formules telles que : « cela ne se fait pas », « ce n’est pas professionnel », « ici, c’est l’usage ». Pourtant, lorsqu’on demande à ces gardiens de la bienséance de citer un article, une disposition réglementaire ou un passage du code déontologique justifiant leur position, la justification se dérobe. C’est alors que la phrase rituelle surgit : « c’est comme ça qu’on fait ici ».

Ce « ici » est en réalité un espace symbolique de confort, celui que Pierre Bourdieu appellerait un champ doté de ses propres règles implicites, où les acteurs intériorisent des structures de domination sous la forme d’habitus. L’« usage » devient ainsi un instrument de légitimation de l’ordre établi. On s’y soumet non parce qu’il est juste, mais parce qu’il est familier. L’individu abdique sa raison critique pour se fondre dans la régularité du collectif.

Or, du point de vue philosophique, cette attitude traduit une démission de la raison pratique. Kant rappelait que la maturité de l’esprit consiste à « se servir de sa propre raison sans la direction d’autrui ». Autrement dit, un professionnel véritable n’obéit pas aux usages parce qu’ils existent, mais parce qu’ils reposent sur des principes rationnels et universalisables. La déontologie n’est pas un héritage coutumier : elle est une construction rationnelle visant à garantir la responsabilité, la transparence et la justice dans l’exercice d’un métier.

La confusion entre l’usage et la norme a pourtant envahi la sphère publique. En politique, par exemple, on répète, avec une assurance presque liturgique, qu’« une transition ne doit pas durer plus de deux ans ». Mais d’où vient cette règle ? De quelle Constitution, de quelle charte internationale, de quelle jurisprudence émane-t-elle ? D’aucune. Ce n’est ni une loi, ni un principe universel. C’est une convention opportuniste, née de contextes historiques spécifiques, que l’on a ensuite élevée au rang de loi pour justifier des positions politiques.

La religion, elle aussi, n’échappe pas à cette dérive. On entend parfois qu’il serait « interdit pour un musulman d’épouser sa copine ». Pourtant, aucune source canonique ne formule un tel interdit. Ce que les textes proscrivent, c’est la relation amoureuse hors mariage, non le mariage lui-même. La nuance est essentielle : en effaçant la distinction entre le prescrit et le convenu, on transforme une recommandation morale en une interdiction légale. La parole d’usage se substitue alors à la Parole révélée.

Ces auto-restrictions sont, au fond, une manifestation d’une crise plus profonde : la perte du sens critique et du rapport au texte. Elles témoignent d’une société qui préfère la sécurité de l’imitation à l’effort de la pensée, la stabilité de la routine à la rigueur de la raison. C’est la victoire du réflexe sur la réflexion, du conformisme sur la conscience.

Le véritable professionnalisme, comme le véritable acte de foi ou l’engagement politique sincère, ne consiste pas à suivre des usages non questionnés, mais à fonder ses actes sur des règles explicites, vérifiables et rationnellement justifiées. Il suppose une forme d’autonomie intellectuelle : celle qui permet de distinguer la norme légitime de la simple habitude, la loi de la coutume, la rigueur de la rigidité.

En définitive, l’usage n’est pas la loi. Le « on fait comme ça » n’est pas un argument, encore moins un principe. Là où la pensée s’arrête, la servitude commence. Réhabiliter la raison, le texte et la preuve, voilà sans doute l’une des urgences culturelles de notre temps. Car l’intellectuel véritable, qu’il soit journaliste, juriste, enseignant ou croyant, ne se contente pas d’obéir à ce qui est : il interroge ce qui fonde. C’est dans cette fidélité à la raison que se loge la véritable éthique professionnelle, et peut-être même, la dignité de l’esprit.

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