Conakry (Guinée) /Les éliminés tout heureux : petits malheurs et grands sourires des exclus volontaires (Par Chérif Sampiring Diallo, Journaliste, Éditorialiste, Écrivain, Essayiste).

Il y a dans l’air politique guinéen, à l’approche de la présidentielle du 28 décembre 2025, un parfum étrange, un mélange de dépit parfumé à la joie forcée. On dirait un bal où les danseurs expulsés de la piste prétendent soudain détester la musique. Voilà donc nos recalés enchantés, ces candidats qu’on n’a pas laissés entrer dans la compétition, mais qui jurent que de toute façon ils n’avaient aucune intention de courir.

A les entendre, l’exclusion est devenue une bénédiction, presque une cure spirituelle. Ils vous expliquent avec un aplomb olympique que ne pas participer est finalement une victoire. Une victoire sur quoi ? On ne sait pas trop. Sur le peuple, peut-être, puisqu’il n’aurait jamais voté pour eux. Sur les réalités politiques, surtout, celles qui ne mentent pas comme les réseaux sociaux.

Il faut les voir, ces nouveaux philosophes de la défaite anticipée. Ils parlent avec une sérénité d’ermites, comme s’ils venaient d’échapper à un piège dont le pays entier n’aurait pas compris la profondeur. Leurs sourires tranquilles disent : « Je n’ai pas été rejeté, je me suis élevé. » Ce qui, dans le langage courant, signifie surtout : « Heureusement qu’on m’a arrêté avant le ridicule. »

Car ils connaissent le poids des urnes, ces objets cruels qui rappellent à chacun sa véritable popularité. Les urnes ne s’achètent pas, ne se cajolent pas, ne se séduisent pas avec trois directs Facebook et deux communiqués rageurs. Elles ne donnent que ce qu’on a semé. Et nos recalés le savent mieux que personne. On ne récolte pas une victoire quand on n’a jamais planté le début d’un programme.

Certains, visiblement plus lucides que les autres, se sont même offert une sortie élégante : une petite inattention volontaire par-ci, un document incomplet par-là, un parrainage flou, une signature oubliée. Comme le cultivateur paresseux qui oublie sa daba au village avant d’aller au champ, ils ont préféré que la terre les refuse, plutôt que de la travailler pour rien. A défaut de talent, il reste l’excuse ; à défaut de popularité, la victimisation.

Et les voilà métamorphosés en héros tragiques, personnages d’un récit où ils jouent à la fois le rôle du penseur incompris, du combattant muselé et du prophète non homologué. On croirait voir des acteurs dont la pièce a été annulée, mais qui continuent la tournée imaginaire pour ne pas perdre l’habitude d’être applaudis.

Le plus admirable est leur capacité à réinventer leur propre chute. La disqualification devient machination. L’oubli devient sabotage. L’erreur devient complot d’État. Ils sont tellement à l’aise dans ce registre qu’on devrait les envoyer donner des cours de réécriture de réalité dans les universités. La discipline existe déjà : ça s’appelle l’auto-illusion.

Pendant ce temps, la campagne avance sans eux. Le pays aussi. Personne ne s’en étonne, personne ne s’en offusque. Et eux, invisibles mais toujours bruyants, continuent de préparer l’après-défaite. Ils feront des conférences, publieront des manifestes ou organiseront des débats où ils seront les seuls invités. On les entendra dire : « Si j’avais été sur la ligne de départ, la course aurait été différente. » Oui, certainement : elle aurait été plus drôle.

En vérité, nos recalés ont gagné la seule récompense qui leur convenait : la tranquillité d’un échec sans témoin. Ils n’auront ni score humiliant, ni soirée électorale désastreuse, ni silence glacial du peuple au moment du verdict. Ils ont perdu sans concourir, c’est une prouesse. Et ils en sont ravis.

Il faut leur reconnaître ça : transformer une éviction en triomphe intérieur, il fallait oser. Ils l’ont fait. Et avec un sourire.

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