Conakry (Guinée) : L’Élégance Subversive de l’Illégalité : La République à l’Épreuve du Mécénat Privé (Par Chérif Sampiring Diallo, Journaliste, Éditorialiste, Écrivain et Essayiste).
Il est une singulière vanité chez certains commis de l’État : celle de se draper dans les habits du héros civique pour avoir pallier, par leurs propres deniers, les carences du financement public légal. Ils s’imaginent une bravoure inouïe à débourser leur pécule personnel, qu’il s’agisse d’acquérir un équipement ou d’assurer une logistique de base, érigeant ainsi l’initiative privée en preuve de vertu. Pourtant, cette prétendue audace n’est, dans son essence, qu’une flagrante défiance envers le droit. Plus encore, ils s’en glorifient, posant avec leurs « sacrifices » comme on exhibe une distinction honorifique.

Dans toute nation régie par les principes d’un État de droit, cette pratique ne mériterait ni éloge, ni adulation, mais une sanction ferme. Car l’agent public qui substitue ses fonds personnels au budget de l’État se rend coupable d’une triple forfaiture : une infraction administrative, une violation manifeste des règles budgétaires, et un contournement pur et simple de l’ordonnancement légal.
Les canons de la gestion publique sont pourtant d’une clarté limpide :
A. Nulle dépense publique ne saurait être exécutée en dehors du cadre procédural établi.
B. Aucun responsable n’est autorisé à engager des fonds privés pour l’accomplissement d’une mission régalienne.
C. Toute opération financière doit impérativement transiter par un budget préalablement voté, soumis à un contrôle rigoureux, et assujetti aux exigences de traçabilité et d’audit.
Mais ces responsables préfèrent l’arrogance de l’ignorance. Ils agissent comme si la puissance publique n’était qu’une simple annexe de leur comptabilité personnelle. Ce qu’ils nomment, avec une grandiloquence mal placée, un « sacrifice », n’est pour le juriste qu’une irrégularité patente.
L’acte de suppléer l’État par son portefeuille personnel déclenche en effet un processus déstructurant :
a. Il contourne le circuit budgétaire normé.
b. Il court-circuite l’autorité du comptable public.
c. Il met hors jeu l’impératif contrôle financier.
d. Il ouvre une zone d’ombre où toute légalité s’évanouit.
En substance, ils érodent l’architecture administrative, sapent les fondements de la transparence et annulent les garanties légales. Et au lieu de faire amende honorable, ils paradent, réclamant la reconnaissance pour le simple fait d’avoir transgressé le règlement.
Nous touchons alors au paradoxe le plus criant : un responsable viole la loi et s’attend à être décoré pour son illégalité. Le protocole cède la place à des reçus personnels ; la comptabilité publique se trouve supplantée par un portefeuille privé. Par un tel système, ce n’est plus l’État qui exerce sa souveraineté, mais l’inégale aisance des individus. La gestion publique se mue en un marché informel : la performance du service dépendrait de la richesse du directeur, tandis que la Loi, elle, sombrerait dans l’oubli.
Le résultat est l’amère confusion entre une louable initiative personnelle et l’inéluctable illégalité administrative.
Le plus cocasse réside dans l’ultime étape : la demande de remboursement.
Après avoir délibérément enfreint les règles, contourné le budget et transformé l’administration en une caisse de menues dépenses, les mêmes reviennent, avec une solennité déconcertante, pour exiger d’être remboursés. Ils présentent leurs factures privées au comptable public, avec la conviction que l’irrégularité peut, par un simple effet de rattrapage, se muer en acte régulier. Ils ambitionnent d’être félicités pour l’infraction, puis dédommagés par les procédures mêmes qu’ils ont méprisées. C’est l’exploit total : créer la faute, puis sommer l’État de la financer. Un véritable mécénat à crédit, réglé in fine par le contribuable.
La République n’est pas en quête de mécènes. Elle requiert des responsables qui respectent la Loi. Les authentiques serviteurs publics ne se substituent pas aux procédures ; ils les défendent. Ils n’utilisent pas leur propre fortune ; ils exigent que le budget légal soit scrupuleusement appliqué.
Ceux qui « bricolent » l’État avec leur portefeuille ne sont pas des héros. Ce sont des contrevenants drapés dans une illusion de vertu. Et à force de transgresser les règles, ils découvriront une vérité immuable : dans l’administration, la bonne intention ne saurait jamais effacer la marque de l’illégalité.
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