Conakry (Guinée) : L’illusion du silence et la revanche des profondeurs (Par Chérif Sampiring Diallo Journaliste, Éditorialiste Écrivain et Essayiste ).

A l’approche de l’élection présidentielle du 28 décembre 2025, la scène politique guinéenne donne l’impression d’un calme relatif, presque trompeur. Comme souvent dans les périodes charnières, le bruit le plus significatif n’est pas celui des slogans, mais celui des silences stratégiques. En politique, ce qui est apparent est rarement ce qui est, et la Guinée, fidèle à sa tradition de complexité historique et de densité symbolique, offre une fois de plus un théâtre où les acteurs que l’on croit en retrait travaillent en réalité à redessiner le rapport de forces.

Cellou Dalein Diallo et Alpha Condé incarnent, chacun à sa manière, cette permanence du politique que les transitions institutionnelles ne suffisent jamais à dissoudre. Les croire définitivement sortis du jeu serait une erreur d’analyse. Leur longévité ne tient pas seulement à leur trajectoire personnelle, mais à ce qu’ils représentent dans l’imaginaire collectif et dans l’architecture profonde des alliances. Ils sont porteurs de récits, de mémoires, de fidélités sociales et régionales qui ne disparaissent pas par décret ni par usure médiatique. En Guinée, le leadership ne s’évalue pas uniquement à la visibilité immédiate, mais à la capacité de rester une référence latente, prête à réémerger lorsque les conditions s’y prêtent.

Cellou Dalein Diallo demeure, pour une partie significative de l’électorat, l’incarnation d’une promesse inachevée, celle d’un État plus normatif, plus prévisible, plus arrimé aux standards libéraux. Sa force réside moins dans la confrontation frontale que dans la patience stratégique. Il sait que le temps politique africain est long et que l’alternance n’est pas toujours un événement brutal, mais parfois une lente sédimentation des frustrations et des attentes déçues. Alpha Condé, quant à lui, reste une figure tutélaire du pouvoir, même hors du palais. Il conserve une emprise idéologique sur des segments de l’appareil politique et administratif, nourrie par l’idée d’un État fort, centralisé, souverainiste, capable de résister aux pressions internes et externes. Leur point commun est clair: aucun des deux n’a dit son dernier mot, parce que chacun sait que la politique est un art de la survivance autant que de la conquête.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire le phénomène Abdoulaye Yéro et sa capacité à mobiliser en Haute Guinée. A première vue, il pourrait s’agir d’une dynamique locale, presque périphérique. En réalité, cette mobilisation est un signal faible mais décisif, révélateur d’un déplacement plus profond des lignes politiques. La Haute Guinée, longtemps perçue comme un bastion relativement homogène, devient un espace de recomposition. Yéro n’y capte pas seulement des foules, il capte un sentiment diffus de réévaluation des loyautés. Sa campagne traduit une fatigue à l’égard des figures figées et une volonté de relecture du contrat politique entre centre et périphérie.

Cette dynamique ne signifie pas nécessairement une rupture brutale avec les anciens pôles de pouvoir, mais plutôt une négociation silencieuse. En politique guinéenne, mobiliser un territoire, c’est moins y imposer un discours que s’y inscrire dans une chaîne de médiations traditionnelles, sociales et économiques. Abdoulaye Yéro apparaît alors comme un révélateur plutôt que comme un simple concurrent. Il met en lumière le fait que le terrain n’est jamais définitivement acquis et que les équilibres régionaux sont plus fluides qu’on ne le croit.

L’élection du 28 décembre 2025 ne se jouera donc pas uniquement sur les candidatures visibles ou les alliances officiellement proclamées. Elle se jouera dans les interstices, dans les arrangements tacites, dans la capacité des acteurs à lire ce que disent les mobilisations périphériques et les silences centraux. Cellou Dalein Diallo et Alpha Condé l’ont parfaitement compris. Leur éventuelle réapparition, directe ou indirecte, ne serait pas un retour en arrière, mais une tentative de réinscription dans un jeu recomposé, où les figures émergentes servent parfois de levier, parfois de paravent.

Ce scrutin s’annonce ainsi comme un moment de vérité pour la Guinée, non pas tant sur la question de qui gagnera, mais sur celle de ce que le pays est devenu politiquement. Entre la persistance des anciens centres de gravité et l’émergence de nouvelles forces régionales, l’élection de 2025 sera moins un verdict qu’une radiographie.

Une radiographie d’un corps politique où rien n’est jamais totalement mort, où rien n’est jamais totalement nouveau, et où le pouvoir, fidèle à sa nature, continue de se déplacer là où on l’attend le moins.

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