Le coup d’État contre Alpha Condé : entre témoignage personnel, procès des hommes et fragilité probatoire (Par Chérif Sampiring Diallo Journaliste-Éditorialiste Écrivain-Essayiste).

Publié comme un témoignage majeur sur une séquence décisive de l’histoire politique guinéenne récente, Le coup d’État contre Alpha Condé se présente d’emblée comme un récit de l’intérieur, porté par un acteur central du régime déchu.

image-276 Le coup d’État contre Alpha Condé : entre témoignage personnel, procès des hommes et fragilité probatoire (Par Chérif Sampiring Diallo Journaliste-Éditorialiste Écrivain-Essayiste).

L’ouvrage ambitionne de lever le voile sur les mécanismes du pouvoir, les trahisons supposées, les erreurs stratégiques et les dynamiques ayant conduit au renversement du président Alpha Condé. Toutefois, au-delà de son intérêt narratif et mémoriel, le livre soulève de sérieuses interrogations méthodologiques, éthiques et juridiques qui méritent une analyse rigoureuse.

Sur le plan formel, l’ouvrage s’inscrit clairement dans le registre du témoignage subjectif. L’auteur revendique une parole incarnée, nourrie par son expérience personnelle et sa proximité avec le sommet de l’État. Ce choix assumé confère au récit une force littéraire certaine, mais il en constitue également la principale limite analytique. En effet, la narration repose presque exclusivement sur la mémoire de l’auteur, ses impressions, ses interprétations et ses jugements, sans qu’un travail systématique de corroboration ne vienne étayer les faits rapportés. Documents officiels, sources croisées, archives indépendantes ou contradictions explicites sont largement absents, ce qui affaiblit la portée démonstrative du propos.

Cette fragilité méthodologique devient particulièrement problématique lorsque l’ouvrage bascule du récit des événements vers ce qui s’apparente à un règlement de comptes personnalisé. De nombreux passages prennent la forme d’attaques directes ou indirectes contre des individus identifiables, présentés comme traîtres, manipulateurs, opportunistes ou moralement défaillants. Or, ces accusations, parfois graves, sont rarement accompagnées de preuves tangibles. Elles reposent le plus souvent sur des confidences rapportées, des intentions supposées ou des lectures rétrospectives des comportements. Le lecteur est ainsi placé dans une position inconfortable, sommé de croire sur parole un auteur qui, par ailleurs, reconnaît lui-même les zones d’ombre, les manipulations et les rivalités inhérentes au système qu’il décrit.

Il convient dès lors de rappeler un principe fondamental de l’analyse critique : la sincérité d’un témoignage ne garantit ni sa véracité absolue ni son exhaustivité. L’auteur, acteur engagé et ancien détenteur de responsabilités majeures, ne peut être considéré comme un observateur neutre. Sa trajectoire personnelle, ses alliances passées, ses intérêts et ses ressentiments influencent nécessairement son regard. En ce sens, la seule parole de Tibou Kamara, aussi éloquente soit-elle, ne saurait suffire à établir des vérités définitives sur des faits aussi complexes et sensibles que les causes d’un coup d’État.

Cette dimension pose également une question juridique non négligeable. A partir de quel moment un témoignage politique devient-il diffamatoire ? Lorsque des personnes sont mises en cause nommément ou de manière aisément identifiable, sans preuves matérielles ni décisions judiciaires, le risque de diffamation est réel. Le droit, qu’il soit guinéen ou international, repose sur un équilibre délicat entre la liberté d’expression et la protection de l’honneur et de la réputation. Or, certaines affirmations contenues dans l’ouvrage pourraient, en l’absence d’éléments probants, être juridiquement contestées. Le fait que l’auteur ne soit pas un « saint », pour reprendre une expression volontairement provocatrice, mais un acteur pleinement impliqué dans les structures du pouvoir qu’il critique aujourd’hui, renforce encore cette zone de vulnérabilité.

Pour autant, réduire Le coup d’État contre Alpha Condé à un simple pamphlet serait une erreur d’appréciation. Le livre constitue un matériau précieux pour comprendre la psychologie du pouvoir, les logiques de loyauté et de défiance, ainsi que les fragilités internes d’un régime confronté à ses propres contradictions. Il révèle, parfois malgré lui, la confusion entre relations personnelles et institutions, l’hypertrophie de la suspicion, et l’incapacité structurelle à transformer un pouvoir conquis en autorité durablement légitime.

En définitive, cet ouvrage doit être lu avec prudence, distance critique et sens de la nuance. Il ne saurait être considéré comme une vérité historique établie, mais comme une version située, partiale et discutable des faits. Sa valeur réside moins dans la démonstration que dans le questionnement qu’il suscite.

Il appartient désormais aux chercheurs, aux juristes, aux journalistes et aux historiens de confronter cette parole à d’autres sources, afin que l’histoire de cette période ne soit ni confisquée par une seule voix, ni transformée en tribunal de l’opinion sans règles ni preuves.

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