Quand le témoignage devient soupçon : la fragile frontière entre mémoire politique et atteinte à l’honneur (Par Chérif Sampiring Diallo Journaliste-Éditorialiste Écrivain-Essayiste).

Dans Le coup d’État contre Alpha Condé, l’auteur revendique une parole de l’intérieur, nourrie par la proximité avec le pouvoir et par l’expérience vécue. Cette posture confère au récit une densité certaine, mais elle impose en retour une exigence accrue de rigueur, notamment lorsque des personnes identifiables sont mises en cause. Le passage suivant, reproduit strictement sans modification, illustre avec acuité cette tension :

« Ce samedi 4 septembre, après avoir parlé de la prestation du ministre du Budget, j’avais engagé d’autres sujets avec lui. Un opérateur économique qui m’avait été présenté avait ses containers de fer à béton bloqués au port. La douane, sur instruction de la Présidence, avait retenu sa marchandise. Il était soupçonné d’être un des bras financiers de l’UFDG. L’information venait d’Alpha Bacar Bah, qui flirtait maintenant avec le pouvoir après avoir démissionné de ce parti d’opposition. »

Ce court extrait, par sa formulation directe et affirmative, appelle une lecture critique approfondie. En attribuant explicitement l’origine d’une information sensible à Alpha Bacar Bah, l’auteur suggère un enchaînement causal entre une source individuelle et une décision administrative lourde de conséquences économiques. Or, aucun élément probant ne vient étayer cette imputation. Ni document, ni trace écrite, ni témoignage contradictoire ne sont convoqués pour en établir la matérialité ou la véracité.

Sur le plan juridique, une telle écriture expose à un risque évident. L’imputation d’un fait précis à une personne nommément désignée, lorsqu’elle est susceptible de porter atteinte à son honneur ou à sa réputation, relève du champ de la diffamation si elle n’est pas démontrée. La prudence lexicale, la mise à distance analytique ou l’usage du conditionnel, pourtant courants dans l’écriture journalistique et académique, font ici défaut. Le récit substitue la certitude narrative à l’enquête, et la mémoire individuelle à la preuve.

Il convient également de souligner ce que le texte ne dit pas. Il n’établit pas que l’information attribuée à Alpha Bacar Bah ait été décisive, ni même déterminante, dans la décision finale. Dans un système présidentiel fortement centralisé, où les services de sécurité, la douane et la présidence disposaient de multiples canaux d’information, réduire un acte administratif à la parole supposée d’un individu relève d’une simplification excessive. Rien ne permet non plus d’affirmer que l’intéressé aurait agi avec une intention malveillante, ni même qu’il ait eu conscience des usages qui pourraient être faits d’une information éventuellement transmise.

Ainsi, loin de démontrer une responsabilité établie d’Alpha Bacar Bah, ce passage révèle surtout les limites d’un témoignage qui confond narration et preuve. En l’absence de vérification indépendante, la mise en cause apparaît fragile, voire injuste. Elle expose un homme à un soupçon public durable, sans lui offrir la possibilité d’un contradictoire, et place le lecteur dans une position délicate : celle d’un juge sommé de trancher sur la base d’une seule voix.

Cet extrait rappelle enfin une vérité fondamentale de l’écriture politique : raconter l’histoire ne dispense jamais du respect de la présomption d’innocence. Lorsque la plume accuse sans démontrer, elle cesse d’éclairer et commence à obscurcir. Et c’est précisément dans cet interstice, entre mémoire personnelle et responsabilité publique, que le témoignage gagne à se faire humble, rigoureux et juste.

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