De Tripoli à Caracas : Dialectique de l’Interventionnisme et Risque de Déshérence Étatique (Par Chérif Sampiring Diallo, Journaliste-Éditorialiste, Écrivain-Essayiste).

L’éventualité d’une opération de force américaine visant la capture de Nicolás Maduro, au moyen de vecteurs cinétiques sur le territoire vénézuélien, impose une réflexion rigoureuse sur la récurrence des erreurs stratégiques dans la gestion des crises de régime.

Si cette hypothèse venait à se matérialiser, elle s’inscrirait dans une généalogie de l’interventionnisme dont les conséquences, souvent antinomiques avec les objectifs initiaux, rappellent la faillite doctrinale observée en Libye dès 2011. La comparaison entre ces deux théâtres ne relève pas de la simple analogie historique, mais d’une analyse de la rupture des équilibres régionaux face à l’ingérence de puissances tierces.
L’intervention en Libye, sous l’impulsion de la France de Nicolas Sarkozy, demeure l’archétype de la déconnexion entre l’impératif moral, la protection des civils, et la réalité post-conflit. En substituant le droit d’ingérence à la stabilité institutionnelle, l’opération a précipité l’État libyen dans une déshérence durable. Le vide sécuritaire consécutif à la chute du régime de Kadhafi a engendré une métastase terroriste dans la bande sahélo-saharienne, prouvant que la destruction d’un système autoritaire sans architecture de substitution solide constitue une erreur de calcul systémique.
Dans cette perspective, une action militaire directe au Venezuela par l’administration de Donald Trump risquerait de reproduire ce que les théoriciens des relations internationales nomment le « piège de la transition par le vide ». Bien que le régime de Maduro soit marqué par une érosion de sa légitimité démocratique et une crise économique endémique, il s’insère dans une architecture multipolaire complexe. Contrairement à la Libye de 2011, le Venezuela représente un point de convergence stratégique pour Moscou et Pékin. Une initiative unilatérale de Washington ne se limiterait pas à un changement de gouvernance locale, mais pourrait déclencher une confrontation asymétrique où les puissances révisionnistes utiliseraient le terrain vénézuélien pour contester l’hégémonie américaine sur le continent.
L’irréfutable leçon des deux dernières décennies est que le renversement d’un centre de pouvoir, aussi coercitif soit-il, ne génère pas spontanément un ordre démocratique ; il libère les forces centrifuges du chaos. Au Venezuela, l’atomisation des structures étatiques consécutive à une capture de force de l’exécutif favoriserait l’émergence d’acteurs non étatiques, groupes paramilitaires, cartels et milices idéologiques, rendant le pays ingouvernable pour toute administration de transition.
En conclusion, la tentation de résoudre une impasse diplomatique par un acte de force isolé relève d’une lecture court-termiste de la géopolitique. Si les États-Unis ignoraient le précédent libyen, ils s’exposeraient à une crise de légitimité mondiale et à une déstabilisation durable de l’hémisphère Sud.

La résolution des crises de régime exige une approche multidimensionnelle où la force ne saurait se substituer à une médiation structurée, sous peine de voir le Venezuela sombrer dans une fragmentation étatique dont les ondes de choc dépasseraient largement les frontières de l’Amérique latine.


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