La lâcheté travestie en stratégie : quand la peur disqualifie le leadership (Par Chérif Sampiring Diallo Journaliste-Éditorialiste Écrivain-Essayiste).

Il existe, dans l’histoire politique, une ligne de fracture invisible mais décisive entre ceux qui conduisent les peuples et ceux qui les utilisent. Cette ligne ne se mesure ni à l’éloquence, ni à la popularité, ni même à la radicalité du discours. Elle se mesure à une chose plus rare et plus coûteuse : la disposition intime à assumer les conséquences de ce que l’on prêche.

Un leader politique crédible est d’abord un homme qui accepte d’être exposé. Exposé à la prison. Exposé à la mort. Non par fascination pour le martyre, mais parce qu’il sait qu’une cause juste exige parfois le prix ultime. Nelson Mandela ne fut pas grand parce qu’il parlait de liberté, mais parce qu’il a accepté de perdre vingt-sept années de sa vie pour elle. Son autorité morale ne venait pas de ses mots, mais de son enfermement. Sa légitimité ne venait pas de l’exil, mais de la cellule.

A l’inverse, il existe une figure contemporaine profondément inquiétante : celle du leader qui invoque sans cesse la peur de la mort ou de la prison pour justifier sa fuite, tout en appelant les autres au sacrifice. Celui qui dramatise son propre sort, tout en banalisant celui de ses militants. Celui qui transforme sa survie personnelle en argument politique, mais exige des autres qu’ils affrontent ce qu’il a lui-même refusé.

Il y a, dans cette posture, une contradiction morale majeure. Car on ne peut pas, à la fois, proclamer l’urgence du combat et organiser sa propre échappée. On ne peut pas appeler à la révolte depuis le confort d’un autre pays. On ne peut pas théoriser le courage pour les autres et pratiquer la prudence pour soi. L’histoire politique est formelle : aucun combat juste n’a jamais été mené par procuration.

Lorsque la peur devient un discours, lorsqu’elle est répétée, exhibée, presque revendiquée, elle cesse d’être humaine pour devenir idéologique. Elle révèle non pas la fragilité d’un homme, mais le doute secret sur la justesse de la cause. Car celui qui est profondément convaincu de la légitimité de son combat peut avoir peur, mais il ne fuit pas en l’érigeant en principe. Il reste. Il assume. Il paie.

La fuite, en politique, n’est pas toujours une lâcheté. Elle peut être tactique. Elle peut être momentanée. Mais lorsqu’elle devient permanente, lorsqu’elle est justifiée moralement, lorsqu’elle est accompagnée d’appels au sacrifice collectif, elle se transforme en imposture. Elle rompt le pacte fondamental entre le leader et les siens : le pacte du risque partagé.

Dire à ses militants « je ne veux pas mourir ni aller en prison, mais allez-y à ma place » est sans doute l’une des formes les plus sophistiquées de cynisme politique. C’est demander le sang des autres pour préserver le sien. C’est transformer le peuple en bouclier humain d’une ambition personnelle. C’est faire de la cause un prétexte et non une fin.

Les grands leaders ne sont pas ceux qui promettent la victoire. Ce sont ceux qui acceptent la défaite, la prison ou la mort sans se dérober. L’histoire ne pardonne pas les fuites morales. Elle finit toujours par dépouiller les discours pour ne garder qu’une question simple et terrible : étais-tu là quand il fallait payer le prix ?

Et à cette question, aucun exil ne peut répondre.

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