Le monde se rapproche : quand la géopolitique de la proximité redessine la carte du pouvoir (Par Chérif Sampiring Diallo-Journaliste, Éditorialiste, Écrivain Éssayiste).
Longtemps, la mondialisation s’est pensée comme un voyage sans retour. Les marchandises traversaient les océans, les usines s’éloignaient, les coûts s’effaçaient. La planète semblait s’être fondue en un seul atelier, un seul marché, un seul destin économique. Mais les crises successives ont fissuré ce rêve de fluidité infinie. Le monde découvre soudain les vertiges de sa dépendance, et la géopolitique reprend ses droits là où le commerce croyait avoir tout nivelé.
Depuis quelques années, les puissances redessinent leurs cartes d’alliance autour d’un principe nouveau : la proximité. Les chaînes d’approvisionnement, jadis globales et dispersées, se rétractent vers des espaces régionaux plus sûrs, plus courts, plus politiques. Les États-Unis investissent massivement au Mexique. L’Europe renforce ses liens industriels avec le Maghreb et l’Europe de l’Est. L’Asie, quant à elle, se redéploie vers le Vietnam, l’Inde et l’Indonésie. La distance est devenue un risque stratégique, et le voisin, une assurance politique.
Cette « géopolitique de la proximité » ne relève pas d’un repli nostalgique. Elle répond à une angoisse contemporaine : celle du chaos logistique. La pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions en mer Rouge, ou le blocage du canal de Suez ont montré qu’un simple grain de sable pouvait paralyser des économies entières. Derrière les discours sur la souveraineté industrielle se cache une réalité bien plus prosaïque : celle de la peur de manquer.
Pourtant, dans cette recomposition silencieuse, un continent attire peu à peu les regards : l’Afrique. A la fois proche de l’Europe et reliée à l’Asie par de nouveaux corridors maritimes, elle incarne le maillon géographique idéal pour cette ère de relocalisation raisonnée. Ses ressources, sa jeunesse, et son potentiel logistique en font une terre d’opportunités dans cette nouvelle géographie du pouvoir. Le Maroc, l’Égypte, l’Éthiopie ou le Sénégal commencent à s’imposer comme des hubs industriels régionaux.
Mais la question demeure : l’Afrique sera-t-elle un simple atelier de substitution ou le berceau d’une souveraineté économique nouvelle ? La proximité ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée de vision, d’infrastructures et de gouvernance. Produire pour les autres n’émancipe pas ; produire pour soi, oui.
Car la puissance, désormais, ne se mesure plus à la taille d’un territoire ou à la portée d’un missile, mais à la capacité de maîtriser les flux, flux de biens, d’énergie, de données et de savoirs. Les routes de demain ne seront pas seulement maritimes ou terrestres ; elles seront aussi numériques et énergétiques. Celui qui saura les sécuriser, les anticiper et les rendre durables tiendra la clé du siècle.
Le monde se rapproche. Non par fraternité, mais par nécessité. Après avoir cru à la mondialisation sans frontières, les nations apprennent à redécouvrir leurs voisins, à tisser des partenariats à échelle humaine, à reconstruire la confiance autour des distances courtes. L’histoire, parfois, avance en cercle : elle revient là où elle avait commencé, mais avec une conscience nouvelle de sa fragilité.
Et peut-être est-ce là, dans cette tension entre dépendance et autonomie, que se joue la grande bataille du XXIᵉ siècle, celle d’un monde qui cherche à se protéger sans se fermer, à se rapprocher sans se renfermer. Un monde où la proximité, redevenue stratégique, redonne sens à la souveraineté.
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