Labé ( Guinée) : Mariama Alpha, l’humanisme comme destin (Par Chérif Sampiring Diallo, Journaliste, Éditorialiste, Écrivain, Essayiste).

Il existe des gestes qui ne s’expliquent pas par l’éducation, ni par le milieu social, ni même par la religion ou la tradition. Des gestes qui échappent aux catégories habituelles, qui semblent naître d’un instinct intime, presque primitif, celui de reconnaître la dignité humaine là où le reste du monde détourne le regard. En 2006 ou 2007, à Labé, une adolescente du lycée a posé un acte que les adultes n’avaient pas osé accomplir. Elle s’appelait Mariama Alpha. Elle n’était ni responsable locale, ni membre d’une ONG, ni personnalité connue. Elle n’était qu’une jeune fille qui allait en cours, discrète, presque invisible. Pourtant, elle portait en elle une grandeur que personne n’avait devinée.

A l’époque, au grand cimetière de Bowloko, un homme mentalement dérangé vivait depuis longtemps dans l’abandon total. Son corps n’était plus qu’une plaie ouverte. Il était sale, nauséabond, et surtout, terriblement seul. Et ce qui rendait son sort encore plus bouleversant, c’est que personne ne savait d’où il venait. Aucun nom, aucune origine, aucune famille. Jusqu’à sa mort, cet homme est resté un mystère complet. Un être humain sans histoire connue, sans trace, sans racine. Les passants accéléraient le pas. Les plus compatissants lui donnaient parfois, un reste de nourriture. Mais personne n’avait franchi le seuil qui sépare la charité distante de l’humanité vraie. Personne, sauf elle.

Un jour, cette adolescente a décidé de le prendre chez elle. Sans moyens, sans conseils, sans peur. Elle a construit un abri de fortune dans la cour familiale. Elle l’a lavé, nourri, soigné. Pour lui enlever ses vêtements collés à la peau, il a fallu les découper aux ciseaux tant ils s’étaient incrustés dans les plaies. Elle l’a coiffé, elle lui a parlé, elle l’a regardé comme un être humain. Et peu à peu, cet homme oublié a retrouvé une dignité perdue. Avant de mourir, il était redevenu présentable, propre, apaisé.

Mais ce qui frappe le plus dans ce récit, ce n’est pas seulement la noblesse du geste. C’est la relation silencieuse et pudique qui s’est nouée entre eux. Cet homme refusait de manger avant que Mariama Alpha ne rentre de l’école. Il attendait sa présence comme un enfant attend l’unique personne qui lui reste. Elle était la seule lumière dans son monde brisé.

Sa mort a rassemblé toute la notabilité de Labé, preuve que la bonté authentique touche même ceux qui, souvent, ne voient plus rien. Pourtant, lorsqu’à l’époque, jeune lycéen et directeur de publication de Gandal Infos, j’avais voulu raconter cette histoire admirable, Mariama Alpha avait refusé. Elle ne voulait pas « en faire tout un tas ». Pour elle, ce n’était rien. Ce n’était qu’un geste humain. A l’époque, je ne savais même pas qui elle était. Nous n’avions parlé qu’au téléphone. Ce mystère ajoutait déjà quelque chose de beau à l’histoire.

Les années ont passé. Nos chemins se sont croisés dans d’autres contextes, d’autres combats. Et dernièrement, lorsque l’une des greffière du tribunal de Labé m’a invité à rejoindre une plate-forme d’une ONG de réinsertion des prisonniers, initiative dont elle est membre fondatrice et première responsable, elle m’a parlé à nouveau de cet épisode lointain. J’ai découvert alors, stupéfait, que c’était elle. Cette adolescente aux gestes immenses, devenue aujourd’hui une professionnelle rigoureuse, engagée dans l’accompagnement des plus vulnérables.

Ce jour-là, j’ai compris que certains destins sont cohérents. Que l’humanisme n’est pas un discours, mais une manière d’être au monde. Mariama Alpha n’a pas changé. Elle a simplement grandi autour d’un noyau de bonté qui était déjà là. Elle a poursuivi sa route, fait du droit, travaillée, et elle continue aujourd’hui d’aider ceux que la société rejette ou oublie. Les détenus qu’elle accompagne, forme, écoute, ne sont que la continuité naturelle de cet homme abandonné de Bowloko que personne n’avait su nommer.

Raconter son histoire n’est donc pas une faveur qu’on lui rend. C’est un devoir. Car dans un monde où l’ostentation remplace souvent la vertu, où beaucoup crient leur générosité sans jamais sacrifier un confort, il est essentiel de rappeler que des êtres comme elle existent encore. Des êtres qui ne demandent rien, ne cherchent rien, ne revendiquent rien. Des êtres qui posent des actes qui nous obligent, nous qui pourtant étions persuadés d’être adultes.

Mariama Alpha n’a pas seulement sauvé un inconnu. Elle nous a donné une leçon de civilisation. Elle a rappelé que la dignité humaine n’est pas divisible et que le courage moral n’attend pas l’âge, le statut, ni la reconnaissance. Et c’est peut-être cela, le plus beau de cette histoire.

Parce que dans la grande géographie de la République, certaines héroïnes sont discrètes. Elles ne marchent pas devant. Elles éclairent, simplement. Et Mariama Alpha, elle, éclaire depuis longtemps.


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