Refonder la cohésion nationale pour réparer la Guinée invisible à l’heure de la légitimation populaire (Par Chérif Sampiring Diallo, Journaliste-Éditorialiste, Écrivain et Essayiste) .
La Guinée vient de franchir une séquence politique décisive. Les résultats provisoires de l’élection présidentielle du 28 décembre dernier consacrent la victoire du Président de la République, le Général Mamady Doumbouya, dès le premier tour. Ce verdict des urnes, au-delà de sa portée électorale, confère une légitimation populaire directe à un pouvoir issu de la transition du 5 septembre 2021. Il ouvre ainsi une nouvelle phase, non plus seulement de stabilisation institutionnelle, mais de consolidation républicaine.
Dans ce moment charnière, l’enjeu central dépasse la seule organisation du pouvoir. Il se situe dans la capacité de l’État à transformer cette victoire politique en un projet durable de cohésion nationale. Car derrière la relative pacification du climat politique observée ces dernières années, subsiste une Guinée invisible, faite de fractures sociales, de mémoires blessées et de défiances silencieuses. La fragilité du tissu social guinéen ne peut être réduite à des variables économiques ou conjoncturelles. Elle demeure fondamentalement liée à une crise de confiance historique entre l’État et la société.
Depuis le 5 septembre 2021, des avancées notables ont pourtant été enregistrées. L’apaisement progressif du discours public, la réhabilitation de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, la restauration d’une certaine dignité institutionnelle et la réouverture du dialogue avec des segments longtemps marginalisés ont contribué à réduire les tensions structurelles. Toutefois, ces acquis restent fragiles s’ils ne sont pas institutionnalisés et inscrits dans une vision de long terme.
Dans ce contexte de légitimation renouvelée, le futur gouvernement du Président Mamady Doumbouya se trouve face à une responsabilité politique majeure. Il ne s’agit plus seulement de gouverner dans la continuité de la transition, mais de refonder sur la base d’un mandat populaire. Cette refondation exige une approche institutionnelle rigoureuse, capable d’articuler autorité de l’État, inclusion sociale et légitimité morale.
La création d’un Pôle stratégique de cohésion nationale et de refondation sociale constituerait, à cet égard, un choix politique structurant. L’instauration d’un Ministère d’État chargé de la Cohésion nationale, du Dialogue social et de la Réconciliation républicaine traduirait la volonté du pouvoir élu de placer la question sociale au cœur de l’architecture gouvernementale. Un tel ministère prolongerait les efforts amorcés depuis 2021, en leur donnant une portée institutionnelle durable, capable de prévenir les tensions et de consolider le lien national.
A cette architecture devrait être adossée la mise en place d’un Conseil national du lien social, rattaché à la Présidence de la République. Depuis le début de la transition, l’écoute de certaines forces sociales a permis d’éviter des ruptures majeures. Il s’agirait désormais de structurer cette dynamique à travers un organe consultatif permanent, associant intellectuels, universitaires, leaders religieux et coutumiers, syndicats, société civile, jeunes et femmes. Gouverner après une victoire électorale implique d’anticiper les fractures, non de les découvrir une fois cristallisées.
La refondation du lien social ne saurait, par ailleurs, être pensée exclusivement depuis le centre politique. L’une des avancées perceptibles depuis le 5 septembre 2021 réside dans une attention accrue portée aux territoires. Cette dynamique doit être approfondie par une véritable territorialisation de la politique sociale, fondée sur des diagnostics sociaux régionaux, des cellules préfectorales de cohésion sociale et une responsabilisation accrue des autorités déconcentrées. Réconcilier l’État avec ses territoires demeure une condition essentielle de la stabilité post-électorale.
La place accordée à la jeunesse guinéenne dans l’appareil d’État constitue aujourd’hui une donnée politique structurante. Depuis la transition, les jeunes occupent une part significative des fonctions publiques et décisionnelles, rompant avec une longue tradition d’exclusion générationnelle. Le défi n’est désormais plus l’accès, mais la consolidation. Transformer cette présence en une capacité à gouverner avec compétence, éthique et sens de l’intérêt général demeure un enjeu central de la cohésion sociale.
La cohésion nationale ne peut enfin être durable sans un rapport apaisé à la justice sociale et à la mémoire collective. Les gestes de reconnaissance posés depuis 2021 ont contribué à réduire certaines frustrations. Mais seule une politique de mémoire équilibrée, adossée à une méritocratie réelle et visible, permettra d’inscrire la réconciliation dans la durée et d’éviter la résurgence de ressentiments latents.
Cette entreprise de refondation requiert également une communication d’État profondément repensée. Le discours public, déjà moins conflictuel qu’avant 2021, doit désormais devenir un instrument assumé de pédagogie politique et de rassemblement national. Dans ce cadre, le rôle du Chef de l’État est déterminant. Fort de sa légitimation électorale, le Président Mamady Doumbouya est appelé à incarner non seulement l’autorité de l’État refondé, mais aussi une posture morale fédératrice, au-dessus des clivages.
La reconstruction du tissu social guinéen ne se fera ni dans la précipitation ni dans l’autosatisfaction. Elle exige de transformer les avancées de la transition en institutions durables, la victoire électorale en responsabilité historique, et la stabilité retrouvée en cohésion profonde. C’est à ce prix que la Guinée pourra apparaître, aux yeux de ses citoyens comme de la communauté internationale, non comme un pays sorti provisoirement de la crise, mais comme une nation engagée dans une refondation républicaine authentique et irréversible.
Partagez













Laisser un commentaire