Ouagadougou (Burkina Faso) : quatre ans après sa prise de pouvoir, Ibrahim Traoré face au mythe du « nouveau Sankara »
Par Réveil-Africain.Org Avec AFP.
Le capitaine Ibrahim Traoré va boucler mercredi sa quatrième année à la tête du Burkina Faso, comme le père de la révolution Thomas Sankara (1983-1987), dont il tente de perpétuer l’héritage souverainiste et révolutionnaire, en conduisant une politique plus répressive.
« Héros de la nation », « boussole », « nous maintiendrons allumé le flambeau de la renaissance burkinabè »: régulièrement, le capitaine Ibrahim Traoré rend des hommages appuyés à Thomas Sankara, qui reste un héros de l’Afrique subsaharienne.
Les similitudes entre les deux hommes sont nombreuses : jeunes capitaines au béret rouge arrivés au pouvoir par des putschs, ils font du souverainisme panafricain le cœur de leur politique, quitte à museler les voix dissidentes.
Arrivé au pouvoir en août 1983, à 33 ans, Thomas Sankara avait initié la « révolution démocratique et populaire » (RDP), destinée à rompre avec l’héritage colonial, combattre l’impérialisme et transformer le Burkina en misant sur l’autosuffisance et la souveraineté nationale.
Ses priorités d’alors étaient la réduction du train de vie de l’État, le désenclavement des campagnes, l’éducation pour tous, l’émancipation des femmes, la valorisation des produits locaux… Une révolution qui n’ira pas à son terme, car Thomas Sankara est renversé et assassiné en octobre 1987.
Situation sécuritaire
Près de quatre décennies plus tard, le capitaine Ibrahim Traoré, 38 ans, a lancé sa propre révolution, « progressiste et populaire » cette fois.
Elle passe notamment par la nationalisation de mines d’or et une politique de relance tous azimuts de l’industrie (coton, tomates, textile…), ainsi que par des chantiers lancés via l’initiative Faso Mêbo (« Construire le pays »), qui mettent à contribution des citoyens pour par exemple construire des routes avec des matériaux locaux.
« Sankara a gouverné dans l’austérité, avec peu de ressources. Il misait sur la rigueur et la gestion parcimonieuse. Le capitaine Traoré gouverne en économie de guerre. Il bénéficie des recettes de l’or et des taxes sur les produits de consommation », compare l’enseignant-chercheur Moussa Koné.
Cette politique économique est largement mise en avant dans la propagande en ligne du régime et contribue à une forte popularité du capitaine Traoré sur le continent africain.
Si les résultats concrets restent difficile à vérifier de manière indépendante, Moussa Koné confirme que « de nombreux projets et chantiers » ont été lancés.
Certains résultats « se font parfois attendre », ajoute-t-il toutefois, prenant comme exemple le projet d’autoroute entre Ouagadougou et Bobo Dioulasso, les deux plus grandes villes du pays, « toujours au stade embryonnaire ».
« Sankara avait eu des résultats rapides avec les +cités de la révolution+, le premier grand projet d’habitat initié pour garantir un accès digne au logement », développe le chercheur.
Sur le plan culturel, Ibrahim Traoré a également ressuscité le port du Faso Dan Fani, tissu traditionnel en coton local, dans l’administration et les écoles, imposé en son temps par Thomas Sankara.
Mais l’une des grandes différences entre les deux époques concerne la situation sécuritaire.
Des groupes jihadistes contrôlent aujourd’hui une grande partie du territoire et les attaques se poursuivent surtout dans le nord du pays où des villes sont même sous blocus, malgré la mobilisation massive, là encore, de civils, les volontaires pour la défense de la patrie (VDP).
Si le chercheur Moussa Koné reconnaît une « meilleure dotation des forces combattantes en équipements, parfois fabriqués sur place, notamment des blindés légers », l’isolement du Nord reste un symbole fort, estime-t-il, rappelant que Thomas Sankara avait justement misé sur le désenclavement de cette région via une ligne de train.
Pas une démocratie
Sur la question du pluralisme, les deux hommes ont dissous les partis politiques et évoquent des « ennemis » intérieurs ou extérieurs au peuple, mais Thomas Sankara se réclamait d’une révolution « démocratique et populaire », quand Ibrahim Traoré revendique que son pays n’est pas une démocratie.
Et si les années Sankara ont aussi été marquées par la répression – notamment des purges dans l’armée et des tribunaux d’exception qui pouvaient juger de manière expéditive les contre-révolutionnaires -, l’exercice du pouvoir sous M. Traoré est encore plus dur.
Journalistes, magistrats et membres de la société civile sont régulièrement enlevés, parfois envoyés au front pour combattre les groupes jihadistes.
« On ne fait pas de révolution dans le désordre, c’est impossible. Nous allons faire régner l’ordre et la discipline pour que nous puissions progresser », assumait en 2025 Ibrahim Traoré.
« L’aspect coercitif est plus pesant sous le régime actuel », confirme l’analyste politique Yaya Touré. « La meilleure révolution, c’est celle qui porte les aspirations du peuple, pas celle qui oppresse et renie certains droits fondamentaux », ajoute-t-il.
Sur le plan diplomatique enfin, les deux hommes se retrouvent dans leur quête de souveraineté.
Thomas Sankara avait choisi le non-alignement et défendait la solidarité Sud-Sud, là où Ibrahim Traoré a cofondé une confédération avec le Mali et le Niger voisins et rompu avec la France, ancien occupant colonial, pour se tourner vers de nouveaux partenaires, la Russie en tête.
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