Guinée /Tribune : Vulgariser n’est pas distribuer, plaidoyer pour une pédagogie constitutionnelle fondatrice en Guinée (Par Christian Desco Conde).
Non, vulgariser n’est pas distribuer. Et encore moins parcourir le pays, sac au dos et micros allumés, pour déclamer à un peuple encore orphelin de sa pleine souveraineté. Vulgariser, c’est beaucoup plus. C’est labourer les esprits, irriguer les consciences, semer le sens. C’est élever le citoyen au rang de constituant permanent.
Dans cette Guinée post-conférence nationale jamais advenue, dans ce pays où les constitutions naissent au sommet et meurent dans les silences populaires, l’acte de vulgarisation ne peut être une performance gouvernementale. Il doit être un exercice d’ancrage démocratique, un chantier de sédimentation républicaine, un moment d’éveil citoyen massif.
Or que voyons-nous aujourd’hui ? Un ballet ministériel sans mémoire, une campagne où la parole institutionnelle vient se poser sur des territoires sans médiation, sans traduction, sans incarnation. On croit faire œuvre de pédagogie en distribuant des feuillets ; on s’imagine transmettre une culture constitutionnelle en récitant des alinéas.
Mais l’histoire africaine est là, rude et édifiante, pour nous rappeler que les constitutions ne vivent que là où elles rencontrent les peuples.
De la Charte de Kurukan Fuga aux constitutions modernes : la mémoire trahie
Nous sommes les héritiers d’un continent qui, bien avant les constitutions écrites venues d’Europe, avait conçu des pactes sociaux oraux, des chartes consensuelles, des codes d’équilibre et de justice. Que l’on se souvienne de la Charte de Kurukan Fuga, adoptée en 1236 sous l’empire du Mandé, qui fixait déjà les droits, les devoirs, la solidarité, l’organisation des castes et la gouvernance du territoire. Cette charte, transmise par les griots et les assemblées villageoises, avait pour force sa diffusion par la parole et l’engagement du peuple tout entier dans son appropriation.
À l’inverse, les constitutions africaines modernes, pour la plupart, ont été des textes d’initiés. Rédigées dans des cénacles restreints, votées dans la précipitation, puis oubliées dans les tiroirs poussiéreux de l’État. La Guinée n’a pas échappé à cette dérive. Depuis 1958, combien de constitutions avons-nous eues ? Combien de transitions ? Combien de pactes sociaux trahis ou ignorés ?
Il n’est pas surprenant que le peuple, lassé, méfiant, parfois cynique, ne voie plus dans ces textes qu’un décor d’État, une rhétorique de façade.
Les limites de la méthode Bah Oury : entre itinérance formelle et oubli pédagogique
La démarche engagée par le gouvernement de monsieur Bah Oury, consistant à distribuer des copies de la Constitution et à envoyer des ministres en mission de vulgarisation à l’intérieur du pays, relève d’une intention louable mais d’un formalisme creux. Les images de cérémonies dans les préfectures, les discours convenus dans les salles des fêtes administratives, les remises symboliques aux représentants locaux tout cela produit un effet sans cause.
Rien n’est plus tragique, dans un processus politique, que de confondre communication et éducation.
Or, les étudiants des universités guinéennes, les lycéens, les imams, les sages, les syndicats, les femmes rurales, les jeunes artisans… tous ces segments du peuple guinéen ne reçoivent pas la Constitution dans leur langue, leur rythme, leurs outils de compréhension. On ne débat pas. On déclame. On ne construit pas une mémoire. On insuffle une obligation.
Mais vulgariser une Constitution, c’est convoquer une pluralité d’acteurs et une diversité de formats. C’est investir les médias communautaires, traduire le texte dans les langues nationales, organiser des concours d’éloquence, former les enseignants, soutenir les clubs de lecture juridique, intégrer les articles dans les chansons populaires, mettre en scène des débats radiophoniques et stimuler des dialogues intergénérationnels.
Ce que l’Afrique a tenté : de l’Afrique du Sud au Sénégal
Des exemples existent sur le continent. L’Afrique du Sud post-apartheid a mis en place un programme national d’éducation constitutionnelle, avec des bandes dessinées, des capsules radio, des pièces de théâtre itinérantes, et des ateliers dans les écoles primaires. Le Sénégal a intégré certains articles fondamentaux dans le programme scolaire dès le collège. Le Bénin, au lendemain de la Conférence nationale de 1990, a organisé des milliers de forums citoyens dans les villages, avec des juristes, des prêtres, des chefs coutumiers.
En Guinée, à Gamal, à Sonfonia, à Labé, à Mamou, à Faranah, à Kankan, à Nzérékoré, des enseignants-chercheurs sont prêts à porter ce chantier. Mais encore faudrait-il leur donner la parole, les moyens, et la reconnaissance de leur rôle dans cette réforme mentale nécessaire.
Vers une refondation pédagogique de la République
Car ce dont la Guinée a besoin, ce n’est pas d’un dépôt de texte, mais d’un déploiement de sens. La Constitution ne peut devenir un acte fondateur que si elle devient un objet familier. Elle ne peut gouverner qu’à condition d’être comprise. Elle ne peut créer de la légitimité qu’à condition d’avoir été appropriée.
Et cette appropriation passe par une pédagogie populaire, interdisciplinaire, artistique, académique, locale et nationale, orale et écrite, numérique et traditionnelle.
C’est un vaste chantier. Mais c’est le seul qui vaille.
L’appel au Chef de l’État
Il revient aujourd’hui au Président de la Transition, le Général Mamadi Doumbouya, d’initier un changement de méthode. Non pour corriger, mais pour réorienter. Car le pacte constitutionnel n’aura de valeur que s’il devient un acte partagé, discuté, compris, enseigné et transmis.
S’il venait à faire de cette vulgarisation un chantier d’éducation nationale et populaire, adossé aux universités, aux écoles, aux mosquées, aux radios communautaires, alors oui, il entrerait dans l’histoire non pas comme un dirigeant de transition, mais comme un fondateur de conscience collective.
Que le droit cesse d’être un texte. Qu’il devienne une voix. Une voix que tout Guinéen, quel que soit son âge, sa langue ou son niveau, pourra faire sienne, non parce qu’on lui a remis une copie, mais parce qu’on lui a donné le sens.
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