France, septembre 2025 : l’ère de l’instabilité ou le prélude d’un renouveau ?
Paris : La politique française n’a pas simplement changé de rythme ces dernières semaines : elle a changé d’ère. Le renversement spectaculaire du gouvernement, la défaite du Premier ministre François Bayrou à une motion de censure et sa démission, suivi, dès le lendemain, de la désignation d’un nouveau Premier ministre, Sébastien Lecornu, disent la profondeur d’une crise gouvernementale aussi soudaine que prévisible. Ces événements ne sont pas des accidents de parcours ; ils sont la manifestation d’un agencement politique et social qui a vieilli, fissuré ses joints et cherche maintenant, parfois violemment, un nouveau point d’équilibre.
Diagnostiquer la panne : fragmentation, calculs électoraux et gouvernement de minorité
Pour comprendre pourquoi un gouvernement peut tomber sur un budget, et pourquoi la suite tient désormais du casse-tête, il faut revenir à la recomposition du Parlement et du paysage partisan depuis 2022. Le cycle électoral a fragmenté l’espace politique : la coalition présidentielle a perdu sa majorité relative, la gauche unie (NUPES) s’est consolidée comme force d’opposition structurée, et le Rassemblement national a transformé des poussées électorales en présence parlementaire significative. Entre les élections nationales et les scrutins européens puis les élections législatives anticipées de 2024, les majorités sont devenues fragiles et les arithmétiques parlementaires imprévisibles, d’où l’incapacité chronique à faire passer des réformes qui exigent des compromis larges.
Ce microclimat partisan, marqué par la pluralité des blocs, la personnalisation des chefs et le conflit permanent entre légitimité présidentielle et légitimité parlementaire, transforme toute tentative de redressement budgétaire en ligne de crête politique. La proposition de rigueur portée par Bayrou n’a pas été rejetée uniquement pour son contenu : elle a heurté un système où personne n’a intérêt à porter la mesure impopulaire sans garantie de gains électoraux. Le résultat : paralysie technique et ressentiment démocratique.
La dynamique sociale : des mobilisations hétérogènes et la mémoire des « gilets jaunes »
La contestation sociale qui s’annonce, autour du mouvement autoproclamé « Bloquons tout » et d’appels à la grève, n’est pas une simple réaction à un paquet budgétaire. Elle s’inscrit dans une mémoire collective récente : la France garde la trace des mobilisations massives (pensions, retraites, « gilets jaunes ») et d’un rapport conflictuel à la réforme. Les syndicats, mais aussi des collectifs décentralisés, savent exploiter la porosité entre colère économique et défiance politique. La volatilité de l’espace politique nourrit l’explosion sociale parce qu’elle rend la voie institutionnelle moins crédible aux yeux de larges couches de la population.
Économie et contrainte européenne : la corde raide budgétaire
Le fond du débat est celui des chiffres : déficits persistants, dette élevée qui pèse sur la marge de manœuvre, inflation encore présente et croissance molle. Dans ce contexte, les injonctions européennes et les marchés deviennent des acteurs politiques à part entière : coupes budgétaires, ajustements ou relance pèsent de façon tangible sur les choix gouvernementaux. Le plan d’austérité proposé par Bayrou, ainsi que l’obsession de rassurer les marchés, a déclenché le conflit parce qu’il fut perçu comme injuste et mal calibré politiquement. La France se trouve coincée entre la nécessité de crédibilité financière et la nécessité de cohésion sociale.
Les recompositions stratégiques : Macron entre arbitrage personnel et contrainte politique
Emmanuel Macron, dont le mandat court jusqu’en 2027, incarne la tension fondamentale : gouverner sans majorité claire, rester à la présidence tout en essayant d’imposer une feuille de route, ou choisir la rupture (dissolution de l’Assemblée ou appel aux urnes) avec les risques élevés que cela comporte. Sa stratégie récente, alterner réaménagements ministériels, choix de personnalités issues de l’ancien champ républicain et tentatives pragmatiques de négociation, montre une volonté de tenir le cap réformiste. Mais cette tactique heurte un constat simple : plus on gouverne en minorité, plus la politique nationale ressemble à de la gestion de crise permanente. Les appels, à droite comme à gauche, à profiter de la crise pour forcer une recomposition ou aller aux urnes, complexifient encore la manœuvre.
Scénarios probables et conséquences
Dans l’immédiat, plusieurs trajectoires se dessinent. La première, celle d’un gouvernement de compromis, verrait Macron s’appuyer sur un Premier ministre capable de bricoler des majorités ad hoc pour faire passer un budget tempéré. Ce scénario conduirait à une gestion au jour le jour, des réformes au compte-gouttes et des mécontentements persistants.
Une autre issue, plus risquée, passerait par de nouvelles élections législatives anticipées. Face à l’impasse actuelle, la tentation de clarifier le rapport de forces par les urnes pourrait s’imposer. Mais une telle démarche ouvrirait la voie à une montée en puissance du Rassemblement national ou à une recomposition incertaine de la gauche, avec le danger d’accentuer la polarisation politique.
Enfin, l’hypothèse de blocages sociaux prolongés reste la plus inquiétante. Grèves et manifestations pourraient paralyser l’économie et radicaliser une partie de l’opinion, fragilisant davantage la classe politique traditionnelle et nourrissant l’attrait pour des solutions populistes.
Ce que cela dit de la démocratie française
La crise actuelle n’est pas seulement une crise de personnes ; c’est une crise d’architecture. Des institutions pensées pour une alternance claire butent désormais sur une société et un système partisan hypertrophiés par la fragmentation et la personnalisation. La Cinquième République, avec son hyper-présidentialisme, fonctionne mal quand la scène parlementaire se fissure ainsi. Le défi, pour la France, est de retrouver des mécanismes de négociation et de partage du pouvoir qui rendent la décision collectivement légitime. Sans cela, la démocratie risque la volatilité chronique et la gouvernance, l’exercice du bien commun, restera une suite d’urgences.
Conclusion : l’urgence d’un récit politique
Au-delà des technicités budgétaires et des manœuvres parlementaires, l’enjeu est narratif : quel récit la France proposera-t-elle à ses citoyens ? Un récit de résignation défensif, fondé sur l’austérité, ou un récit d’investissement, de redistribution intelligente et de réformes partagées ? Les prochains mois seront décisifs. Ils diront si la République se replie sur la gestion des symptômes ou si elle entreprend une refondation civique et politique, une refondation qui suppose courage, pédagogie et compromis. La France a, à plusieurs reprises, montré qu’elle pouvait se réinventer. Aujourd’hui, la question est de savoir si la majorité des élites politiques en aura la volonté.
Par Chérif Sampiring Diallo Journaliste- Éditorialiste, Écrivain et Essayiste.
Partagez













Laisser un commentaire